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LA PAROLE DE LA
FRANCE
Ce qui se passe en Côte
d’Ivoire donne la mesure de la valeur de notre diplomatie. C’est déjà peu
rassurant. Mais lorsque Dominique de VILLEPIN annonce que l’on va évacuer
les ressortissants français l’affaire devient dramatique, car cela
signifie que la France est dans l’incapacité de protéger ses nationaux
autrement qu’en leur demandant de fuir, d’abandonner leurs biens et de
renoncer à tout ce qu’ils ont entrepris et réalisé. Nous voilà ainsi
ramenés à un très mauvais souvenir, même si c’est à moindre échelle :
celui de l’Algérie en 1962. Aujourd’hui comme il y a quarante ans, malheur
à ceux qui ont cru en la parole de la
France !
Il est frappant de
constater que les erreurs se répètent de façon dramatique. Je les résume
en cinq points : des engagements non respectés, le mépris du peuple
et de la démocratie, la farce des « interlocuteurs valables »,
la hantise de la paix, la négation des droits individuels.
La France avait pris
l’engagement de mettre sa puissance militaire au service de la protection
des peuples africains. Les garanties qu’elle avait données devaient
conduire à un engagement des troupes françaises sur le terrain. Cet
engagement a bien eu lieu en Algérie, et le succès de notre armée y a été
total, jusqu’à ce que nos militaires aient été priés de déposer les armes
devant un ennemi qu’ils avaient vaincu. En Côte d’Ivoire les forces
d’intervention ont eu l’ordre… de ne pas intervenir. Il est difficile de
se faire respecter dans ces conditions.
Mais la France
pouvait-elle s’ingérer dans les affaires intérieures, et paraître soutenir
le gouvernement plutôt que ses opposants ? En Algérie la question ne
se posait même pas. En Côte d’Ivoire, le gouvernement était celui que
s’était donné le peuple après des élections libres dont le précédent
dictateur, le général Guei, n’avait pas voulu. Que le gouvernement ait été
celui d’un socialiste, et de Laurent GBAGBO plutôt que d’un autre, peu
importe : il était issu d’un processus démocratique. La nomination de
mon disciple et ami Mamadou KOULIBALY, leader du parti libéral ivoirien, à
la tête du Parlement ivoirien, était un signe du respect de l’opposition
par le gouvernement en place. Mais voilà que quelques mois plus tard, la
légitimité de ces dirigeants ne pèse plus très lourd. A Abidjan comme à
Alger, on préfère la voix des armes à celle des urnes. Peu importe ce que
pense une grande partie de la population : la France se substitue au
peuple pour savoir ce qui est bon pour lui.
Ce qui est bon, c’est
sans doute d’ouvrir le pays aux exactions et au terrorisme, rural et
urbain. C’est de traiter avec des « interlocuteurs valables ».
Mamadou KOULIBALY a eu le courage de dire la vérité sur les
« rebelles » : financés et armés par de puissants intérêts
économiques étrangers. Ils ne représentent rien qu’une mafia, celle qui
veut bloquer la réforme de la filière cacao pour empocher des plus-values
sur les stocks de cacao. 50 millions de dollars sont passés du groupe
Amajaro (anglais), du fonds de pension AIG (américain), et des banquiers
français du cacao (Sifca, AMB-BIAO) aux partis d’opposition et aux mutins.
Mais cela n’empêche pas qu’on traite ces « rebelles » avec tous
les égards, et que finalement on leur laisse la part du lion dans le
gouvernement virtuel. Les accords de Marcoussis sont une réplique des
accords d’Evian : autour d’une table, des gens qui ne représentent
que la force et la corruption se voient confier le destin d’un pays avec
la bénédiction de la France. Inutile de consulter le peuple qu’il
concerne : la caution de Paris ne suffit-elle
pas ?
Evidemment la recherche
de la paix est l’alibi suprême. Donner le pouvoir aux agresseurs pour en
finir avec eux. Laisser de côté la légitimité, le droit, pour s’incliner
devant la violence. La paix des braves devient à l’usage la paix des
lâches, la paix des assassins. La diplomatie française se vautre dans le
pacifisme le plus éhonté, ici comme ailleurs. Les anti-impérialistes, les
anti-colonialistes, les anti-américains de se réjouir.
Les vraies victimes de
cette affaire sont les individus qui ont naïvement cru que la France était
en état de reconnaître et de faire respecter l’état de droit. Les Français
et leurs amis sont menacés dans leurs biens, dans leurs droits, voire dans
leur vie. On sait ce que l’abandon de l’Algérie a coûté en morts français,
européens ou maghrébins. Puissions-nous éviter le pire en Côte
d’Ivoire !
Jusqu’à présent j’ai
parlé de « la France » : s’agit-il d’une personne
mythique ? En fait, les responsables sont des hommes de l’Etat, usant
de leur pouvoir non pas pour faire respecter les droits individuels, mais
pour organiser à leur idée à la fois le futur des peuples et la vie
quotidienne des individus – ce pour quoi ils sont incompétents et nocifs.
Ils sont seulement soucieux de leur importance, et juste capables de
plastronner, de lancer des défis ridicules. Ce n’est pas la parole de la
France qui est en cause, c’est celle des princes qui nous gouvernent. Le
despotisme éclairé, voire la monarchie absolue, se drape volontiers dans
le manteau de la République. Il serait temps de voir que le roi est nu, et
d’intensifier le combat pour la liberté et le droit.
Jacques Garello
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